Trek au Lesotho ; 1ère partie : du Sani au Sehlabathebe

Entre le Sani et Sehlabathebe ; Lesotho. Voyage Maxime Lelièvre

 A l'heure du tourisme de masse, la question de la distinction entre touriste et voyageur paraît légitime. Le premier ne serait qu'un consommateur de plus, suivant les autres consuméristes dans des ghettos touristiques surpeuplés ; autrement dit un « mouton », un « toutou ». Le deuxième fait plutôt référence à la figure valorisée de l'explorateur, celui qui trace sa route en-dehors des sentiers battus pour rencontrer des peuples authentiques. Le voyageur donnerait du sens à son périple, chercherait à s'inscrire dans un territoire (nuits chez l'habitant, randonnées...), en cherchant coûte que coûte à se différencier du touriste, considéré sans âme et livré à des pulsions mercantiles « hors-sol » (achat de babioles, fiesta dans des « discothèques pour blancs »...).

 

       Et là je dois avouer que je me trouve bien embêter avec ces représentations. Qui suis-je ? Le touriste débraillé, une bouteille à la main à 7h du matin sur une plage touristique des Philippines pour le nouvel an ; ou bien le voyageur traversant à pied pendant près de 4 mois l'Himalaya népalais, dormant chez les locaux ou en bivouac ? Dois-je plutôt me reconnaître comme le « mouton » qui suit tous les « toutous » sur un chemin ultra-balisé d'un parc américain, pour prendre une photo depuis un point de vue que l'on a déjà vu 1000 fois sur internet ? Ou bien suis-je assez aventurier pour endosser l'enviable costume du voyageur lorsque je pars randonner avec ma compagne, en autonomie, en bivouac, sur les sentiers dépeuplés des Alpes du Sud à la fin du printemps ?

Entre le Sani et Sehlabathebe ; Lesotho. Voyage Maxime Lelièvre

 Bref, vous l'aurez compris, la séparation entre touriste et voyageur ne fait pour moi pas grand sens ; d'autant plus quand on la résume à une dichotomie Bien/Mal. A mon avis, ce qui illustre le mieux la différence entre une figure touristique dévalorisée et une figure voyageuse encensée, c'est la recherche d'altérité. L'altérité peut se définir par « l'état, la qualité de ce qui est autre, distinct » (définition du Larousse.fr). Ne voyage-t-on pas, selon les expressions consacrées, pour « découvrir une autre culture », « arpenter des paysages sublimes », « s'immerger dans la nature sauvage » ? Mais le problème majeur réside dans le fait de savoir comment notre expérience de voyage va réellement, ou pas, nous mettre en contact avec l'altérité. Le « pinpin », assis au beau milieu de 50 autres « pinpins », en train de lutter contre le sommeil que lui administre les trois Heineken fraîches avalées d'un trait au bar climatisé, se sent-il de quelque manière que ce soit en position d'altérité face au groupe de danse traditionnelle (folklorisée?) maasaï qui « sort de la brousse » tous les soirs à la même heure pour contenter les besoins d'exotisme des clients de l'hôtel ? N'étais-je en fait pas plus en recherche d'altérité lorsque je buvais du rhum local, le cul dans le sable, esquivant pendant la soirée du nouvel an les fusées de feu d'artifice meurtrières lancées par des gosses philippins aussi grand que les engins ? La question se pose... bien qu'elle soit un tantinet tirée par les cheveux, je le conçois !

 

J'en viens enfin à notre voyage au Lesotho, maintenant que la complexité de ranger touriste et voyageur dans une case est posée ; et que le concept d'altérité comme marqueur du voyage est explicité.

 L'idée générale est assez simple : marcher tous les deux, en autonomie, dès que possible. L'entrée au Lesotho se fait par l'est par un col d'altitude, le Sani Pass. Comme nous souhaitons découvrir le parc national de Sehlabathebe, quelques encablures plus au sud, nous nous y rendrons à pied en effectuant un trek de 6 jours, quasi-exclusivement hors sentiers, ne croisant probablement que quelques bergers et un village, dans une ambiance pour le moins sauvage. Puis, dans la même logique, nous relierons à pied les deux petits « hubs » touristiques du pays, Semonkong et Malealea, pour un trek de 3-4 jours ; en espérant profiter de l'hospitalité dans les villages pour y dormir.

 Nous montons au Sani en stop depuis le dernier hébergement sud-africain. Deux Basotho montant pour livrer une cargaison de choux nous calent à l'arrière de leur 4X4, hors d'âge, mais qui fait l'affaire pour affronter la piste détrempée et défoncée. Pas encore au Lesotho et déjà le premier choc culturel... Qu'est-ce que c'est que cette musique ? Pendant 1h, la même musique semble défiler, sur un rythme de rap-slam-discours politique endiablé qui nous tamponne la tête, les tympans et le bide presque autant que les soubresauts de la voiture au bord du précipice. Les deux hommes de devant discutent comme si de rien n'était, alors que mon corps se raidit à chaque syllabe « gueulée » par l'enceinte... Altérité musicale ?

 

Au col, à 2870 m d'altitude, on distingue à peine à travers le brouillard la cahute en taule du poste-frontière. Lors de notre dernier voyage aux Etats-Unis, deux gardes-frontières m'ont tenu la jambe pendant près d'une heure, m'assaillant de questions pour s'assurer de ma bonne foi. A cause de ma barbe négligée ? De mon bronzage consécutif aux 4 mois de trek au Népal ? A mon compte en banque tout aussi dégarni que mon crâne ? A mes activités professionnelles en Afrique, un « Pays » par essence suspect de leur point de vue de Yankee ?

 Au Lesotho, une charmante dame avec un « léger » surpoids nous invite à rentrer dans le bâtiment, tout sourire. Zéro question, et pendant que nous prenons connaissance du combat de catch féminin qui passionne les autres employés apparemment surbookés, elle répond positivement à notre demande de visa de 1 mois (la norme est plutôt de 14 jours). C'est pour une fois à regret que je quitte un poste-frontière ; que la soirée aurait été douce en compagnie des représentants du pays, une bière, un feu et du catch... Altérité diplomatique ?

 

Le lendemain, nous partons, sous le soleil, sac sur le dos avec 7 jours d'autonomie... sans sentiers pour nous aider à poser le pied ! Chaque motte de terre ou de végétation caractéristique de cet immense plateau d'altitude à l'herbe rase que nous arpentons prend la forme d'un léger supplice. A chaque pas, la même gymnastique cognitive : poser le pied en plein sur la motte ou à côté, au risque de mal viser et de faire valser la cheville sur les bords de la motte voisine ?

 Les pensées d'un marcheur sur les hauts plateaux du Lesotho se résume à peu de chose. Moi qui me projette parfois très vite en randonnée, sur les excellents sentiers de France et de Navarre, dans des projets personnels ou des réflexions sur le monde en résonance avec mes pas calibrés et automatiques, je suis ici happé par le terrain et ses aspérités. Je découvre en quelque sorte l'apprentissage de la marche. Comme un bébé balbutiant ses pas pour retrouver sa mère, je recherche l'équilibre qui me conduira à un point d'eau, un point de vue, un bivouac pour la nuit... Altérité motrice ?

Entre le Sani et Sehlabathebe ; Lesotho. Voyage Maxime Lelièvre

 Ce trek se révèle d'une absolue beauté ! Nous naviguons dans un axe plutôt nord-sud à travers le plateau, à des altitudes comprises entre 2700 et 3200 m, traversant de larges vallées peu creusées coulant d'est en ouest, par l'intermédiaire de cols posés à proximité des sommets. Pas d'arbres, l'herbe prend encore des teintes jaune-orange en ce début de printemps, et quelques buissons vert-argenté contrastent gaiement avec les affleurements rocheux. La vue porte souvent à plusieurs kilomètres. Le sentiment de liberté est total.

 

Puis nous nous rapprochons de l'escarpement que nous avons quitté 2 jours plus tôt au col du Sani. L'extrémité est du Lesotho correspond en fait aux sommets des montagnes du Dragon, nom donné au Drakensberg, cette chaîne montagneuse vertigineuse qui plonge littéralement des hauts plateaux du Lesotho, à environ 3000 m d’altitude, aux piedmonts sud-africains, 1500 à 2000 m plus bas. Les forces géologiques ont érigés au fil des millénaires cette véritable forteresse rocheuse, comme pour protéger le futur royaume du Lesotho des influences extérieures. Pari réussi puisque, malgré quelques interférences étrangères historiques, le Lesotho reste encore aujourd'hui un pays indépendant malgré son enclavement géographique total au sein de l'Afrique du Sud.

 Une fois l'orage passé au-dessus de nos têtes sans trop de dégâts, du bord de notre forteresse naturelle nous contemplons les nuages noirs déversés leur colère en contrebas, dans un jeu de couleurs et de lumières de fin de journée époustouflant.

 

 Au 3ème jour, une surprise de taille nous attend au petit matin. Le voisin sud-africain, dont nous nous délectons des infortunes météorologiques depuis la veille, se noie littéralement sous la masse nuageuse. Au-dessus de nous le ciel pur, bleu azur ; sous nos pieds la roche orangée accueillante du Drakensberg ; devant nos yeux une mer de nuages qui semble s'étendre à l'infini. Du haut de notre perchoir sur lequel viennent buter les intempéries 200 m plus bas, notre panorama à 180° vers l'est porte sur des dizaines, des dizaines et des dizaines de km2 de nuages laiteux ininterrompus ; une vue de hublot d'avion, la brise du matin et l'air vivifiant en prime.

       Absolument seuls depuis 3 jours, avec pour unique compagnie notre tente et notre réchaud à gaz, nous restons là quelques minutes, abasourdis par la plénitude qui s’immisce dans chaque parcelle de notre corps. L'esprit, lui, peine à analyser les signaux visuels que lui envoient ses messagers rétiniens. Nous n'avons jamais vu chose pareille. Notre tableau matinal donne un sens plus profond au terme de démesure et l'on comprend maintenant pourquoi le Lesotho est surnommé le Royaume dans le ciel. Amoureux transis, solitaires, régnant en maître sur notre royaume et tenant le reste du monde à nos pieds, sous les nuages, seuls nos sacs à dos pesant un âne mort nous rappelle notre « pauvre » condition de terriens ; abolissant par là même nos rêveries de s'assoir sur ce trône pour l'éternité, tels des dieux... Altérité métaphysique ?

     Au 4ème jour, nous passons par un joli village, Thamatu, le seul de la traversée. Quasi-entièrement composé de huttes traditionnelles rondes basotho et encadré de beaux massifs montagneux, il est du plus bel effet pour nous autres occidentaux en recherche légitime d'image d'Epinal. De nombreux robinets parsèment notre chemin et nous donnent l'espoir de remplir nos bouteilles avant d'aller établir notre bivouac sur les hauteurs du village. Evidemment aucun ne fonctionne... Peut-être un beau projet plein de bonnes intentions d'une ONG ou du gouvernement qui a abouti au bout de quelques années à un échec. A défaut, les dizaines d'enfants qui bourdonnent autour de nous, au son de « What's your name » ou « Where are you going » (sans jamais comprendre notre réponse il nous semble), nous indiquent une toute petite source suintant de la roche. Merci les gars, on pourra se brosser les dents ce soir et « déguster » une soupe déshydratée !

Village de Thamatu ; Lesotho. Voyage Maxime Lelièvre

 A 1/2h de Thamatu, sur le chemin du col qui permet de basculer sur le parc de Sehlabathebe, nous trouvons tout heureux une belle place de bivouac... avant de désenchanter en cassant une partie de l'arceau de la tente ! Cette dernière tient tout de même debout, arborant une silhouette fort peu rassurante. Alors nous prions les dieux (puisque nous n'en sommes définitivement pas apparemment!) des Maloti Moutains, du nom du prolongement du Drakensberg au Lesotho et de la bière nationale, pour qu'un coup de vent ou un grain ne nous fasse pas passer une nuit sous la toile en compagnie de Lucifer. C'est sans se rendre compte de notre relatif désarroi (teinté heureusement d'un zeste d'esprit d'aventure) que la flopée de bergers, descendant des pâturages avec leur bétail pour regagner le village, nous saluent de vibrants « Good morning ! » qui retentissent contre les parois rocheuses rougies par le soleil couchant... Altérité temporelle ou altérité linguistique ?

 

Le parc de Sehlabathebe, une merveille ! Sur fond d'escarpement, une succession de prairies, de blocs de grès et d'arches rocheuses abrite une faune timide mais bien présente (péléas, ibis, hérons, tisserins...). Et toujours pas un touriste en vue (ni même un voyageur!) ; les uniques signes de vie humaine prennent la forme de deux rangers du parc nous aidant à remplir nos réserves d'eau. L'ancien lodge est à l'abandon et nous progressons donc avec le plus grand plaisir au beau milieu d'un espace réellement sauvage, à l'exception des quelques chevaux (que l'on peut qualifier de semi-sauvages) qui ne font absolument pas tâche dans le décor.

 

      Le plan pour ce soir consiste ni plus ni moins qu'à dormir illégalement en Afrique du Sud. En effet, la tente ne donnant que peu de gage de sûreté, nous identifions sur la carte une grotte pleine de promesses, à l'orée du parc mais côté sud-africain. Ça va... on ne fraude que de quelques dizaines de mètres.

 Goût de l'interdit, je ne sais pas, mais l'après-midi et la nuit passés dans la Tarn Cave resteront comme l'une des plus belles expériences de trek de ma vie. Orientée nord, donc au soleil, assez profonde pour couper du vent mais pas trop pour ne pas être humide, ouverte sur le tombant de l'escarpement et surplombant une jolie vallée, nul doute que cette grotte fut un refuge pour les chasseurs-cueilleurs San, les fameux Bushmen, qui peuplaient le Drakensberg il y a encore quelques siècles. Comme « cocoonés » dans la roche bienveillante et nourris spirituellement par la vue fantastique, les hypothèses de certains penseurs nous remontent à l'esprit. Homo Sapiens n'aurait-il pas commencé à « dérailler » dès les débuts de l'Holocène, il y a environ 12000 ans, en écartant petit à petit sa vie de nomade et de chasseur au profit de celle d'agriculteur et d'éleveur ? La recherche d'accumulation et la vie en très larges communautés qui en découle ne seraient-ils pas à l'origine des périls contemporains de l'Anthropocène ? Cette nouvelle aire qui voit la Terre être détruite pour une quête de développement effrénée qui semble vaine, voire dangereuse même pour Homo Sapiens, ne nous apprendrait-elle pas à considérer les « peuples premiers » et les chasseurs-cueilleurs comme dignes d'intérêt dans leur manière différente d'être au monde ? La lecture de Penser l'Anthropocène resurgit dans ma mémoire et se lie avec ce que je ressens profondément dans cette grotte. Le sentiment de réconfort et la disposition d'esprit à tout ce qui m'entoure dans cette cavité doivent bien faire en quelque sorte appel à ce qui reste de chasseurs-cueilleurs en chacun de nous.

 Loin de moi l'idée pompeuse de prôner un retour à Cro-Magnon (mon sac bourré de technologies m'en garde!), mais la certitude que 300 ans de modernité n'ont pas totalement effacé plusieurs dizaines de milliers d'années d'évolution de chasseurs-cueilleurs se puise dans ce genre d'expérience ; comme le décrit si bien Baptiste Morizot dans Sur la piste animale à propos du pistage.

 

C'est à l'abri de la grotte éclairée par la lueur de la pleine lune, retentissant du cri des chacals en contrebas, que nous nous couchons... Altérité paléo-anthropologique ?

     6ème jour et nous descendons du Sehlabathebe pour trouver la route qui doit nous conduire à la petite ville de Qacha's Nek, à une centaine de kilomètres de là. C'est à peine si nous arrivons sur la piste et osons espérer qu'une bonne âme nous prenne en stop qu'une voiture du Ministère de l'Environnement, du Tourisme et de la Culture s'arrête à nos côtés. C'est à peine si je formule le désir de nous rendre à Qacha's que le passager, parlant un bon anglais (ça change!), nous enjoint de monter à l'arrière. Ils vont à Qacha's Nek, banco ! La route est superbe car elle emprunte sur une bonne partie la crête qui sépare le Lesotho de l'Afrique du Sud. Nous y croisons nos premiers chinois, comme j'en avais fait la prédiction quelques minutes plus tôt. Une infrastructure routière en Afrique prend de nos jours quasi-systématiquement la « direction » du Soleil Levant. Les panneaux sont équivoques : ingénierie chinoise, financement sud-africain, et... approbation du Lesotho, quand même.

 

L'amélioration de la voie arrange bien nos chargés de mission du gouvernement, qui conduisent quelques inspections de la plus grande importance entre Sehlabathebe et Qacha's. Peut-être est-ce pour la consigne du verre (Environnement), ou la mise à niveau des standards sanitaires (Tourisme), ou bien encore dans une optique « d'élévation spirituelle » de la population par la prévention de l'alcoolisme (Culture), mais en tous cas nos deux compères ont pour tâche de contrôler les tavernes locales, espèces de cube de béton froid dans lesquels on vient acheter de la bière pour la consommer à l'extérieur, assis sur les caisses de verre vide. Nous n'osons pas leur demander sérieusement le rapport entre l'intitulé de leur ministère et leurs inspections, par timidité et peur de vexer. De deux choses l'une : soit le constat qu'il ne reste apparemment plus qu'une vingtaine d'arbres dans le pays (j'exagère à peine malheureusement) et que la fréquentation touristique avoisine les mêmes chiffres ne pose aucun problème au Ministère de l'Environnement et du Tourisme, quitte à donner un coup de main au Ministère de la Maloti Beer ; soit c'est justement parce que le Ministère de la Maloti exploite un autre ministère, somme toute anecdotique, qu'il n'y a plus d'arbres et de touristes. Altérité administrative ? (cela dit, le « Ministère de l'Environnement et du Tourisme » en France est-il mieux doté...)

 

Maxime Lelièvre

Et pour d'autres zestes de nature, culture et voyage...

Ou comment rentrer en empathie avec les animaux que l'on piste est de nature à changer notre rapport à la nature...

Un recueil de 30 textes pour mieux cerner les multiples enjeux civilisationnels et philosophiques (entre autres) de l'Anthropocène, l'aire de l'Homme

Découvrez ici la deuxième partie de notre trek itinérant au Lesotho, une traversée de village en village entre Semonkong et Malealea


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