Les âmes sauvages ; Nastassja Martin

Les âmes sauvages ; Nastassja Martin. Culture Max de nature

 Lorsque l'on évoque les peuples indigènes, la figure du célèbre chef indien Raoni s'impose d'elle-même. Plateau labial et plûmes sur la tête, « ça en jette » ! Les signes culturels extérieurs sont en effet ceux que l'on rattache le plus facilement aux indigènes, d'autant plus quand il incarne une rupture remarquable avec les « styles » occidentaux. Pour le reste, le grand public connaît en fait assez peu leur culture, si ce n'est qu'ils pratiquent pour la plupart la chasse et la cueillette, croient aux esprits... et se font piller leurs ressources par les grands méchants capitalistes (dont on achète ensuite les produits transformés!). Il faut bien avouer que l'idée même d'ouvrir un bouquin d'anthropologie peut donner des sueurs froides à un universitaire aguerri ou à un féru d'Amazonie.

 

Heureusement, une anthropologue me paraît en mesure de rompre le charme. Nastassja Martin, par l'intermédiaire de son étude originale des Gwich'in en Alaska et de son écriture abordable, nous plonge avec grand intérêt dans l'univers culturel, mental et même environnemental d'un peuple autochtone aux antipodes du monde occidental. Bien évidemment dans Les âmes sauvages il n'est pas question des indigènes dans leur ensemble mais exclusivement des Gwich'in. Cela dit, le livre ouvre forcément des pistes de compréhension sur certains universalismes, et notamment celui du rapport à la nature. Après la lecture de ce livre, je comprends davantage la raison pour laquelle de nombreux penseurs clament que nos sociétés modernes devraient s'inspirer des populations indigènes. Devant l'immense défi que représente l'Anthropocène (l'aire géologique qui voit l'humanité dégrader durablement les conditions de vie sur Terre), la vision de l'environnement d'un peuple comme les Gwich'in peut être de nature à redéfinir les contours de notre culture occidentale destructrice.

 

A ce titre, toute la force du propos de Nastassja Martin réside dans le refus de folkloriser ses interlocuteurs, d'instrumentaliser le combat contre l'appropriation de leurs terres. Par là même, elle se préserve d'un discours angélique du type : « Regarder comme ces autochtones vivent en harmonie dans et avec la nature, n'ont besoin pour se nourrir que de civet de lapin aux baies sauvages ». En effet, comment les Gwich'in pourraient se sentir en harmonie avec la nature puisqu'ils ne conceptualisent même pas cette notion. L'homme moderne a définit la nature comme tout ce qui s'oppose à la culture, mais cela ne reste en fait qu'une représentation du monde arbitraire. Les Gwich'in, quant à eux, se fondent dans un cosmos au sein duquel chaque être vivant (sauf les chiens, on y reviendra) joue sa partition, « d'égal à égal » car doué d'une intériorité et d'une réflexivité qui lui est propre.

Les âmes sauvages ; Nastassja Martin. Culture Max de nature

Si ce n'est lorsque les conseils tribaux (avec le concours des ONG) les essentialisent, les signes culturels visibles qui identifient les indigènes aux yeux de l'Occident sont en train de s'effacer. Là où de nombreuses personnes y voient la déliquescence d'un mode de vie, Nastassja Martin creusent en profondeur les discours et les mythes des chasseurs pour conclure que la culture Gwich'in, dans les villages du subarctique alaskien, est bel et bien encore vivace ; voire même s'affirme en se redéfinissant constamment face aux menaces extérieures et environnementales. Devant les prospecteurs pétroliers et les écologistes qui menacent l'accès à leurs territoires de chasse, l'arrivée de la technologie, ainsi que face au réchauffement climatique qui bouleverse l'écosystème et donc leurs ressources (saumons, caribous, etc.), les habitants mettent à l'épreuve leur mode de vie, en même temps qu'ils restent profondément attachés à leur représentation du monde.

 

Ainsi l'anthropologue estime que l'individualité et donc l'imprévisibilité que les Gwich'in prêtent à chaque être vivant est le moteur de leur vie. La chasse ne représente pas seulement un moyen de se nourrir ou de se divertir (comme chez les américains de passage), elle est aussi et surtout un moyen de rentrer en contact avec un individu qui agit selon ses propres logiques. Le chasseur doit être capable pour pister et tuer un animal sauvage, par essence imprévisible, de perdre un peu de lui pour devenir un peu l'autre, pour comprendre ses intentions. C'est par ce chemin de crête « identitaire » que le Gwich'in se construit en tant qu'humain. C'est en se projetant ours ou élan un instant qu'il retrouve après la mise à mort (ou l'échec de la chasse) son identité humaine renforcée, augmentée par l'expérience. La réalité augmentée, ils la pratiquent eux depuis la « nuit des temps » !

 

Dans ce contexte, facile de comprendre pourquoi les chiens sont si peu considérés dans les villages. Cette espèce ayant « vendue son âme » à une autre espèce, les humains, elle est aux yeux des Gwich'in sans intérêt. Perdant son libre arbitre, elle est par conséquent perçue comme inutile, si ce n'est pour les basses œuvres comme le transport. Cette conception de l'animal domestique fait résonance pour moi à l'idée que l'humanité porte en elle le besoin de vivre avec le monde sauvage, comme en parle si bien Roman Gary dans son roman Les racines du ciel. En effet, Homo Sapiens a évolué en contact permanent avec les autres espèces et cette altérité salvatrice l'a poussée à s'adapter pour devenir l'Homme qu'il est de nos jours. Les peuples autochtones incarnent encore cette nécessité de sauvage, alors que l'idée de modernité nie ce lien en délimitant nature et culture dans des champs qui ne peuvent cohabiter. Quand on sait que les mammifères sauvages représentent moins de 10% des mammifères sur Terre (le reste étant principalement des animaux d'élevage ou domestiqués, puis l'Homme), on se dit que l'altérité doit être de plus en plus difficile à trouver sur le pas de sa porte. Heureusement que des auteurs comme Baptiste Morizot, dans notamment Sur la piste animale, nous invite à réveiller le pisteur qui sommeille en chacun de nous. Même si la biomasse du monde sauvage a fortement décliné ces dernières décennies, il donne les clefs (à ceux qui veulent casser les barrières stupides instaurées entre nous et le sauvage) pour adopter un certain perspectivisme amérindien, c'est-à-dire la capacité à se projeter dans l'intériorité d'un être complètement différent.

Les âmes sauvages ; Nastassja Martin. Culture Max de nature

 Chez Nastassja Martin comme chez Baptiste Morizot, il s'agit d'adopter une disposition d'esprit qui renoue nos liens forts avec le sauvage, des liens constitutifs de notre humanité... sans forcément promouvoir un retour dans les bois, rassurez-vous ! En extrapolant un chouia, j'ai aussi ressenti de retour d'un voyage au Lesotho, aux forts accents d'altérité, comme l'envie d'ailleurs est certainement lié à un besoin de contact avec des choses (personnes, paysages, rythme de vie...) différentes. Pour se construire une identité, quoi de mieux que de « se frotter » à ce qui ne nous ressemble pas ? Chasseur d'Alaska ou marcheur au long cours, ne répond-on pas aux mêmes pulsions ? J'espère que le monde moderne que nous sommes en train de dessiner n'anéantira pas ce qui nous dessine en tant qu'Homme ! Sans sauvage, sans altérité, l'Homme ne pourrait avoir comme seule compagnie qu'un monde vivant à sa botte... et « rapidement » tourné en rond sur SA planète.

 

Enfin, dans l'excellent travail de contextualisation qu'opère l'auteur pour cerner les enjeux dans cette partie d'Alaska, on prend également conscience que les Gwich'in ont fort à faire avec les écologistes américains, et ce malgré l'apparente convergence de leur lutte (conserver des animaux sur le territoire). En fait, le collectif indien se construit aussi en opposition avec les défenseurs de la wilderness car ces derniers, sous couvert de défendre le sauvage, gardent une perception très autonomisante : les Hommes d'un côté, les animaux de l'autre. Pour le bien de tout le monde ? Vraisemblablement pas si l'on considère à sa juste mesure la vision du monde autochtone dans laquelle chaque partie a besoin de l'autre pour exister. Le concept de wilderness américaine renferme cette contradiction dans ce qu'elle fantasme une nature parfaite, que l'Homme souille de sa présence, tout en gérant dans le même temps la question animale d'un point de vue comptable. S'il est décidé que la population de caribous n'est pas satisfaisante, la chasse aux loups est ouverte ! La gestion de la nature américaine me renvoie l'image d'une gestion d'entreprise, avec des moyens à mettre en œuvre pour tenir des objectifs correspondant à une image d'Epinal arbitraire. Pas étonnant que les Gwich'in n'adhèrent pas au projet.

 

Pour avoir parcouru à pied quelques parcs nationaux américains, il faut bien reconnaître que l'on se sent souvent étranger à la nature environnante, se débattant au beau milieu des myriades de règles de conduite à respecter...

 

Maxime Lelièvre

Et pour d'autres zestes de sauvage, culture et voyage...

Le récit de nos 2 treks en autonomie sur les plateaux du Lesotho

 Le 1er roman écologiste, paru dans les années 50, nous plonge dans le combat contre le massacre des éléphants

d'Afrique et convoque en chacun

de nous l'amour du sauvage.

 Ou comment rentrer en empathie avec les animaux que l'on piste est de nature à changer notre rapport à la nature...


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